Le seul minéral que nous mangeons
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La halite est une roche : naturellement formée, inorganique, cristalline, de composition définie. Nous n'en mangeons aucune autre.
Je voudrais commencer par la chose la plus étrange que je connaisse sur le sel, et qui ne se dit presque jamais.
Tout ce que tu manges a été vivant. La farine vient d'une graine, l'huile d'un fruit, la viande d'un animal, le miel d'une fleur passée par une abeille. Prends n'importe quel ingrédient de ta cuisine et remonte son histoire : tu arrives toujours à quelque chose qui a respiré, poussé, ou circulé.

Sauf un.
Le sel n'a jamais été vivant. C'est un minéral au sens strict que les géologues donnent à ce mot : une matière formée naturellement, inorganique, de structure cristalline et de composition chimique définie. Dans une vitrine de muséum, la halite — c'est son nom savant — est rangée à côté du quartz et de la pyrite. Elle a une dureté sur l'échelle de Mohs, un système cristallin, un indice de réfraction. C'est une pierre.
Et c'est la seule pierre que nous mettons dans notre bouche.
J'ai mis longtemps à mesurer ce que ça voulait dire. Nous sommes une espèce qui, chaque jour, sans y penser, avale un fragment de roche. Pas par accident, pas comme une carence exotique : par nécessité absolue, plusieurs fois par jour, tous les êtres humains de la planète, depuis toujours. Il n'existe aucun autre comportement alimentaire comparable dans le monde vivant — et pourtant nous trouvons ça si banal que nous avons mis le minéral dans une salière en plastique, posée entre le poivre et les serviettes.
Les traditions, elles, n'ont jamais trouvé ça banal.
Toutes les cosmogonies qui classent le monde en règnes — minéral, végétal, animal — placent le minéral en premier. Pas parce qu'il serait inférieur, mais parce qu'il est antérieur. La pierre était là avant la plante, qui était là avant la bête, qui était là avant nous. Le minéral, c'est le socle, ce sur quoi le reste s'est posé. C'est pour ça qu'on bâtit les temples en pierre et qu'on grave les alliances dans le métal : on confie ce qui doit durer à ce qui ne vit pas, donc ne meurt pas.
Le sel est le seul point de contact entre ce règne-là et notre corps. La seule chose du monde minéral que nous fassions entrer en nous. Toutes les autres pierres, nous les portons, nous les posons, nous les vénérons — celle-ci, nous l'absorbons.
Quand je verse une poignée de gros sel dans un bain, je ne suis pas en train de dissoudre un produit cosmétique. Je suis en train de dissoudre une roche dans de l'eau chaude, et de m'y asseoir. Formulé comme ça, c'est presque brutal — et je crois que c'est exactement ce que faisaient celles qui ont inventé ce geste. Elles ne savaient rien de la structure cristalline. Elles savaient qu'elles manipulaient quelque chose qui ne venait pas du même monde qu'elles.
Il y a une chose que j'aime rappeler à mes clientes quand elles ouvrent un pot pour la première fois et qu'elles mettent les doigts dedans. Ce que tu touches là ne s'est pas fabriqué. Ça s'est formé. Une mer s'est retirée, une eau s'est évaporée, une pression s'est exercée pendant un temps que tu ne peux pas te représenter, et il est resté ça. Ta seule intervention, et la mienne, c'est de l'avoir ramassé.
C'est pour cette raison que je n'ai pas voulu faire une marque de cosmétique qui utiliserait du sel parmi d'autres choses. J'ai voulu faire une maison qui ne travaille qu'une seule matière, parce que celle-ci est déjà bien assez vaste. On peut passer une vie sur le sel. Des géologues le font. Des historiens le font. Des chefs y consacrent leur carrière entière.
Dans les lettres qui suivent, je vais te montrer ce que j'ai appris. Pourquoi un grain de sel est toujours cubique. Pourquoi le gros sel se dissout lentement et pourquoi ça compte dans ta baignoire. Pourquoi la Méditerranée a entièrement disparu il y a six millions d'années et ce qu'elle a laissé derrière elle. Pourquoi le sel n'a aucune odeur, alors que je vends du sel parfumé.
Et à chaque fois, tu verras la même chose se produire : le fait scientifique ne détruit pas le geste ancien. Il l'explique. Le plus souvent, il lui donne raison.
C'est le pari de cette maison. Tout ce que nos grands-mères faisaient avec le sel avait une raison physique, même si personne ne la connaissait. Elles observaient très bien. Elles ne pouvaient simplement pas nommer ce qu'elles voyaient.
Nous, nous pouvons faire les deux.
Flora Angela.